vendredi 2 novembre 2012

Un "non système" monétaire

 

Ce blog étant nouveau, je vais reprendre quelques analyses essentielles qui permettront, je l'espère, d'avoir une vue d'ensemble de la crise systémique actuelle. En effet, seule une analyse holistique peut permettre d'y voir clair.
Après avoir développés dans ma précédente étude les bouleversements liés à la crise, nous allons aborder ici le fameux problème monétaire.
 
En juillet 1944, les USA imposaient au monde le dollar comme monnaie de référence. C’était la mise en place de la charte monétaire dite de Bretton Woods.
Or, il faut le rappeler, le dollar était à l’époque convertible en or (35 dollars l’once). Jacques Rueff, économiste, et surtout clairvoyant, avait alors déclaré que c’était pour le monde « le secret d’un déficit sans larmes. »
Puis, par étapes successives, le dollar a cessé d’être convertible en or (1971), pire encore, il est devenu « flottant » (1973), c'est-à-dire déconnecté de toute réalité économique. John Connally, secrétaire au trésor, déclarait ainsi en 1971: « Le dollar est notre monnaie, mais c'est votre problème. »
Cerise sur le gâteau, on a abandonné le système de change fixe par les accords de Kingston de janvier 1976.

Georges Pompidou qui a travaillé à la banque Rothschild de 1954 à 1962 (donc un spécialiste des questions monétaires) avait à l’époque donné un bon aperçu de la situation :
« il n’y a pas de système monétaire international valable sans parités fixes ». Nous nous sommes donc peu à peu acheminés vers un « non système monétaire ». Une étude récente de la banque mondiale a ainsi démontré que nous avons eu 176 crises monétaires depuis 1971.
Comment les USA ont-ils pu maintenir ce système si longtemps ? Par la violence, bien sûr.
Thomas Friedman conseiller spécial de la secrétaire d’État Madeleine Albright sous l’administration Clinton avait été très explicite :
« La main cachée qui tire les ficelles du marché a besoin d’un poing caché pour être efficace. McDonald’s ne saurait prospérer sans McDonnell Douglas... Et le poing caché qui assure un monde propice au développement des technologies de la Silicon Valley, c’est l’armée, les forces aériennes, la Marine et le Marine Corps américain ».
Source : Thomas Friedman, The Lexus and the Olive Tree : Understanding Globalization, Farrar, Strauss and Giroux, New York, 1999, p. 373.

Milton Friedman a pour sa part promu les taux de change flottants dès 1953 dans son article « The Case for Flexible Exchange Rates ». Il affirmait à l’époque qu’il fallait laisser les marchés déterminer la valeur des monnaies nationales. Cette vision anarcho-capitaliste de l’économie s’est diffusée partout dans le monde grâce à l’école de Chicago mais surtout au travers de la Société du Mont-Pèlerin . Pascal Salin, ancien président de cette société, économiste et philosophe écrivait à l’époque :
« Dans une période où le marxisme et l'interventionnisme étatique dominaient les esprits, Friedman a joué, à contre-courant, un rôle absolument irremplaçable. » Irremplaçable en effet car il a contribué à détruire l’économie mondiale après 176 crises monétaires !
Ceux qui recherchent les coupables, feraient mieux de regarder de ce côté, l’idéologie libertarienne a été une catastrophe que nous payons très cher aujourd’hui. 

Face au vide institutionnel, la finance a donc pris le dessus et la valeur de chaque monnaie a été déterminée par les marchés, une application directe des idées libertariennes de Milton Friedman qui a obtenu un prix Nobel d’économie en 1976.
James D Grant membre du CFR dans une discussion avec Paul Volcker (directeur du conseil pour la reconstruction économique) et Lawrence Summers (responsable actuel du conseil économique d’Obama), le 23 mai 2007, a dit :
« le dollar est basé sur la foi, nous émettons 850 milliards de dollar par an…Donc quelqu'un pense-t-il que c'est …(inaudible)». J’aime beaucoup la censure discrète (inaudible !). Nous sommes au mois de mai 2007 et ils savent que le système va dans le mur.


Nous connaissons la suite, une montagne de dette pour soutenir les USA, ce qui s’apparente à une taxe impériale, et nous avons laissé « circuler 1000 fois plus d’argent qu’il n’existe d’actifs sous-jacents » comme l’affirme Pierre Pascalon dans son étude pour l’IRIS (Institut de Relations Internationales et Stratégiques :« Il faut un véritable Bretton Woods II »).
Or, le 18 mars, le jour où le dollar est mort , la FED (banque centrale US) a décidé de racheter des bons du trésor, ce qui revient à monétiser la dette.
Igor Panarin ancien expert des USA au KGB enfonce le clou en déclarant : «Le dollar n'est garanti par rien. » Le journal russe Izvestia affirme quant à lui : « La dette étrangère du pays a grandi comme une avalanche; c'est une pyramide, qui doit s'effondrer.» Source : Bloomberg.com du 25 novembre 2008.
Nous le voyons, notre système monétaire basé sur le dollar n’est plus viable.

Le problème de la monnaie est donc au cœur de cette crise et vous avez remarqué que j’insiste lourdement sur ce point car les solutions qui seront « trouvées » seront d’ordre monétaire. J’ai expliqué dans de nombreux articles que les monnaies nationales étaient en phase avancée de destruction (dollar, livre sterling par exemple) et que de nouvelles monnaies continentales (dollar nord-américain, Acu pour l’Asie, Sucre pour l’Amérique du sud, l’Arabo lancé par le Conseil de Coopération du Golfe), virtuelles dans un premier temps, étaient en train de naître. Ainsi, nous assistons à la destruction des nations écartelées entre de grands pôles continentaux d’une part et des régions d’autre part. Des monnaies complémentaires apparaissent comme les comptes Hour gérés par la Bank of Ithaca dans l’état de New York par exemple. Le dollar s’effondre donc et avec lui l’Empire US car le cœur économique du monde s’est déplacé vers l’Asie (Chine et Inde).
Le 19 février, le quotidien du peuple (People’s Daily) annonçait que « la Chine autorisait les pays en déficit commercial avec elle à produire des obligations en yuans (et non en dollars). »
Elle a de plus signé un accord avec l’Argentine lui permettant de payer en yuan et « a conclu des accords d’échange de devises d’une valeur totale de 95 milliards de dollars, avec la Malaisie, la Corée du Sud, Hong Kong, la Biélorussie, l’Indonésie, et maintenant l’ Argentine ». Source : China Economic Review du 31 Mars 2009.
L’AFP, le 26 mars, a affirmé « qu’un groupe d'experts de l'ONU dirigé par l'économiste américain Joseph Stiglitz a préconisé un nouveau système monétaire international pour remplacer l'actuel, basé sur le dollar. Un nouveau système monétaire international, ressemblant à des droits de tirage spéciaux (DTS) très élargis » La Chine a enfoncé le clou en proposant que les droits de tirage spéciaux (DTS ou SDR en anglais) puissent jouer le rôle « de monnaie de réserve supra-souveraine.»
Georges Soros a confirmé :  « la monnaie américaine pourrait finalement être remplacée comme devise mondiale de réserve, éventuellement par les Droits de tirage spéciaux (DTS) du Fonds monétaire international ». Source : Reuters du 06 avril 2009.

Les DTS ont été créés en 1966 par le FMI en complément des réserves officielles des pays membres, c’est un droit qui permet de « tirer » des devises. Les DTS sont déterminés en fonction d’un panier de valeur de 4 monnaies : le dollar, l’euro, le yen et la livre sterling. Il manque donc le yuan et le rouble.
Or, le 28 mars 2009, l’agence Reuters nous apprend que « la Russie est favorable à une extension du droit de tirage spécial (DTS) du Fonds monétaire international afin qu'il inclue le rouble, le yuan et l'or. » Ceci est dans le droit fil des propositions chinoises et confirmé par le Quotidien du peuple du samedi 11 avril.
Certains parlent même d’élargir le système à d’autres monnaies comme Arkadi Dvorkovitch, conseiller économique au Kremlin. Il faut cependant rappeler que le fonctionnement des droits de tirage spéciaux pose problème car il va falloir fixer de nouvelle quotités des monnaies qui constituent un DTS. Voici par exemple le panier de devises composant un DTS en octobre 2005 (Wikipédia) : 0,5770 USD - 0,4260 EUR - 21,000 JPY - 0,0984 GBP.
Les quotités dépendent des quote-parts des membres et vous l’avez deviné, les USA sont majoritaires avec 16, 77% des voix. Que va-t-il se passer lorsque la Russie et la Chine entreront dans le système ? Il faut rappeler que de par son fonctionnement, le droit de tirage spécial favorise celui qui fournit les liquidités et, je le rappelle, les USA sont ruinés (ils devront fournir 100 milliards de dollar pour le plan de relance du G20). La Chine devrait donc logiquement devenir un acteur majeur de cet instrument monétaire.
De plus, il s’agit d’un crédit et il faudra donc payer des intérêts. D’ailleurs, face aux besoins croissants de liquidités et la défaillance prochaine de nombreux états il est à craindre que le FMI ne laisse se développer les droits de tirage de manière anarchique. De nouveaux emprunts obligataires libellés en DTS apparaîtront, du crédit pour résoudre la crise du crédit, ubuesque.

Ce système est appelé à être provisoire et comme l’Ecu, monnaie virtuelle qui s’est transformée en euro, nous aurons dans un premier temps des monnaies continentales (Sucre, Acu, etc) qui deviendront réelles pour, au final, être regroupées au sein d’une monnaie unique mondiale dont plusieurs noms circulent (Global, Phoenix, Terra).

Le problème de l'Europe et donc de l'euro mérite, lui aussi, que l'on se penche sur son cas.

De nombreux économistes mettent actuellement l'accent sur les dangers planant sur l'euro. Je rappelle que la BCE n'émet pas l'euro. Ce sont les banques centrales nationales qui émettent la monnaie. Elles contrôlent donc leur dette nationale. Le système de l'euro est en effet instable (surtout en période de crise) à cause des divergences économiques au sein des différents pays de l'union européenne.
Le 3 février, l'économiste Jean Claude Werrebrouck dans son article publié sur son blog a brillamment résumé la situation :
«La solution serait, en Europe, de contourner la très dangereuse divergence croissante des taux d'intérêt sur la dette souveraine en mutualisant les risques. Ce contournement suppose la création d'une agence commune d'émission faisant disparaître les « spreads ». Mais cela suppose des stratégies de coopération interétatiques aboutissants à des règles contraignantes pour les Etats menacés de dépôt de bilan. »
A vrai dire, cette idée n'est pas nouvelle et l'on peut d'ailleurs remonter à Erik Robert Lindahl qui parlait dejà d'un trésor européen en 1930 et, en 1989, Carlo Ciampi (banquier et 10ème président de la République Italienne) avait fait une proposition qui désirait donner le monopole de l'émission de l'euro à la BCE (proposition Ciampi).
Le rapport Lamfalussy (2004) avait été plus précis et démontrait la nécessité d'un régulateur unique. Un article récent de Bruegel (think tank oeuvrant pour le développement économique de l'Europe) parle ainsi de la création d'un régulateur financier unique en Europe.

Or, l'urgence de la situation nous oblige à créer une « structure de défaisance » nous permettant de racheter les créances douteuses ce qui est pour le moment impossible car nous ne possédons pas un trésor européen. Ceci est confirmé par Anton Brender, chef économiste de la banque Dexia : « Il faut quelqu'un qui achète les dettes, or, même à l'échelle de la zone euro, il n'existe pas de Trésor commun. Voilà toute l'ambiguïté de l'Union monétaire européenne. Elle est dotée d'une même monnaie, mais la Banque centrale européenne ne dispose d'aucune autorité en matière prudentielle vis-à-vis des banques ». Source: Le Figaro.fr du 24.09.08. Plus récemment, l'économiste Michel Aglietta a démontré que le système de l'euro était fragile car il ne pouvait pas (contrairement à la FED) se positionner comme prêteur central en dernier ressort car la BCE n'émettait pas l'euro et possédait peu de fonds propres.

Pourtant, la mise en place de ce trésor européen a toujours été perçue comme politiquement irréalisable. M. Maurice Blin avait ainsi souligné l'impossibilité de créer une autorité internationale unique, chargée de la régulation financière. Source : Sénat (rapport d'information du mercredi 22 mars 2000).
Mais, peu à peu, l'ampleur de la crise a modifié les points de vue. Ainsi, Christian de Boissieu, Professeur d'économie à l'Université de Paris I et Président du Conseil d'Analyse économique auprès du Premier Ministre a ainsi déclaré :
« Du point de vue de la gouvernance, cette crise est apparue comme un nouveau défi pour une Europe en manque d'institutions politiques. » Nicolas Sarkozy a par ailleurs, devant le Parlement de Strasbourg, appelé, « à la lumière de la crise financière », à la création d'un "gouvernement économique clairement identifié" dans la zone euro, travaillant aux côtés de la Banque centrale européenne. Source : Le Point.fr (21/10/2008).

On entend ici où là des voix affirmant que l’Europe va imploser et que la Grèce malgré l’adoption du plan d’austérité sera la première à tomber, suivie de l’Espagne, du Portugal et de l’Italie.
Cela ne se fera pas car tous les pays européens sont interconnectés au sein d’un immense jeu de domino financier, de dettes. En effet, la défaillance de l’un entraînerait obligatoirement les autres dans leur chute.
Pour prouver ceci, rien ne vaut un bon graphique (ci-dessous) qui démontre l’interconnexion européenne des dettes.