INTRODUCTION : cartographie d'un effondrement annoncé
Depuis 2008, le discours officiel n'a cessé de nous rassurer : le système serait plus solide, mieux régulé, plus résilient. Les leçons auraient été tirées. La prochaine crise serait maîtrisée. Pourtant, ce que révèlent aujourd'hui les données officielles — Fed, OCC (organisme du Trésor américain), régulateurs, Reuters — c'est une réalité radicalement différente : nous sommes entrés dans une zone où le système ne peut plus être sauvé comme avant.
Ce n'est pas à cause d'un choc isolé. C'est parce que douze fractures systémiques majeures convergent simultanément aux États-Unis, créant les conditions d'une rupture qui dépassera en ampleur et en vitesse celle de 2008.
Cette analyse, prolongation du chapitre consacré aux États-Unis dans l'ouvrage La fin de la science économique, le début de l'âge d'or (disponible en français, espagnol et anglais), n'est pas une prophétie. C'est une cartographie du réel, accessible à tous, experts ou non, car chaque concept technique sera explicité de manière simple et compréhensible.
FRACTURE N°1 : LE MUR DU REFINANCEMENT – CRE
Tout commence par un mur. Un mur de refinancement qui se dresse devant l'économie américaine en 2026.
Qu'est-ce que le CRE ?
Le
CRE (Commercial Real Estate) désigne l'immobilier commercial : bureaux,
centres commerciaux, hôtels, entrepôts logistiques. C'est l'un des piliers du
système financier américain, représentant des milliers de milliards de dollars
d'actifs financés par des prêts bancaires et titrisés.
Les chiffres qui alertent
Selon
CRED IQ — dont les données sont régulièrement citées par le Wall Street
Journal et Bloomberg — le CRE avait en novembre un taux de défaut
de 8,78 %[i].
C'est un niveau qui n'avait pas été atteint depuis la crise de 2008. Plus inquiétant encore : 936 milliards de dollars de dettes CRE arrivent à échéance en 2026[ii].
La stratégie "extend and pretend"
Pendant
des années, la stratégie des banques et des prêteurs a été simple : extend
and pretend (prolonger et faire semblant). On prolongeait les prêts en
espérant une normalisation du marché, en reportant le problème à plus tard. Mais
aujourd'hui, cette stratégie n'est plus viable. Les taux d'intérêt ont
quadruplé depuis 2021. Refinancer ces dettes coûte désormais plus cher que
ce que ces actifs rapportent.
Le vrai problème
Le
problème n'est pas la valeur faciale des immeubles. Le problème fondamental,
c'est que le financement n'existe plus à un prix viable. Les propriétaires
d'immeubles commerciaux se retrouvent dans une impasse : ils ne peuvent ni
refinancer à des conditions supportables, ni vendre leurs actifs à un prix qui
couvrirait leur dette.
FRACTURE N°2 : MULTIFAMILY – LA FAUSSE SÉCURITÉ
On pensait le secteur multifamily protégé. C'était une erreur.
Qu'est-ce que le multifamily ?
Le multifamily désigne les crédits concernant les immeubles résidentiels locatifs — généralement des immeubles d'appartements — souvent détenus par des fonds institutionnels. Contrairement aux maisons individuelles, ces biens sont considérés comme des investissements commerciaux.
Une structure de financement identique au CRE
Ces
immeubles sont financés exactement comme le CRE. Les prêts sont titrisés en CMBS
(Commercial Mortgage-Backed Securities) — des produits financiers adossés à
des regroupements de prêts immobiliers commerciaux, similaires aux tristement
célèbres subprimes de 2008.
Les signaux d'alarme
Selon
CRED IQ :
- Le taux de
délinquance CMBS multifamily dépasse 6,6 %[iii]
- Le pourcentage de
ces prêts en difficulté (impayés, défauts de paiement, ou risque élevé de
défaut) atteint 11,6 %[iv]
Cette
dégradation s'explique par trois facteurs convergents :
- Sur-offre : trop de
construction pendant les années de taux bas
- Loyers stagnants : la demande ne
suit plus
- Service de la
dette doublé
: avec la hausse des taux
La contagion vers le résidentiel
Quand
le multifamily tombe, la contagion touche le résidentiel classique. Les saisies
ont déjà augmenté de plus de 40 % sur un an[v]
dans le résidentiel à la fin du premier trimestre 2025, selon l'OCC (Office of
the Comptroller of the Currency, organisme du Trésor américain). Ce n'est pas
un incident isolé. C'est le début d'une cascade.
FRACTURE N°3 : L'EQUITY GAP – LE POINT DE NON-RETOUR
Parlons maintenant de l'Equity Gap, le trou béant qui s'ouvre sous l'économie américaine.
Qu'est-ce que l'Equity Gap ?
L'Equity Gap (écart de capital) représente l'écart entre la valeur réelle d'un actif et le montant de la dette associée. Quand cet écart devient négatif, l'emprunteur se retrouve en situation d'insolvabilité technique : son actif vaut moins que sa dette.
L'effondrement des bureaux CBD
Selon
MSCI et CoStar, deux références en matière de valorisation immobilière, les
valorisations sur l'Office CBD ont chuté de 43,9 %[vi]
sur les trois dernières années.
L'Office
CBD
(Central Business District) désigne les immeubles de bureaux situés dans les
cœurs économiques des grandes métropoles — Manhattan, Downtown Chicago,
Financial District de San Francisco, etc.
Les
chiffres du désastre
- Environ 300
milliards de dollars de dettes de bureaux (dont CBD) arrivent à
maturité d'ici fin 2026
- Entre 100 et
120 milliards de dollars de valeur d'actifs détruite
- Un trou de capital
réel qui devra être absorbé par des recapitalisations, des abandons
d'actifs ou des pertes pour les créanciers en 2026
Ce n'est pas une correction de marché. C'est une destruction de capital à grande échelle. Les propriétaires ne peuvent plus refinancer car la valeur de leur immeuble ne couvre plus le montant du prêt. Les banques ne peuvent plus prêter car le collatéral ne vaut plus rien. L'Equity Gap crée une impasse totale.
FRACTURE N°4 : LE SHADOW BANKING – LA ZONE NON SAUVABLE
Nous entrons maintenant dans la zone la plus dangereuse du système financier : celle que la Réserve fédérale ne peut pas sauver.
Qu'est-ce que le shadow banking ?
Le shadow banking (finance de l'ombre) désigne l'ensemble des acteurs financiers qui effectuent des opérations similaires aux banques (prêts, financement) mais sans être régulés comme des banques : fonds privés, véhicules opaques, structures non bancaires, fonds de private equity, family offices, etc.
Il
ne s'agit pas d'une finance mystérieuse ou criminelle. Il s'agit d'une finance
qui échappe structurellement à tout contrôle prudentiel.
L'ampleur du phénomène
Près
de 55 % de l'immobilier commercial américain[vii]
n'est plus financé par des banques traditionnelles. Il est financé par le
shadow banking.
À
l'échelle mondiale, le shadow banking représente environ 256 000 milliards
de dollars[viii]
— près de trois fois le PIB mondial.
Pourquoi c'est un problème systémique
Ces
entités ne sont ni régulables comme des banques, ni secourables par la
Réserve fédérale.
En
2008, quand les banques ont vacillé, la Fed a pu intervenir :
- Injection massive
de liquidités
- Rachats d'actifs
toxiques
- Garanties
gouvernementales
Mais le shadow banking échappe à ces mécanismes de sauvetage.
Quand
ça casse dans cette zone, personne ne peut intervenir. Il n'y a pas de prêteur
en dernier ressort. Il n'y a pas de garantie fédérale. Il n'y a rien.
C'est
ce qui rend la crise à venir fondamentalement différente et potentiellement
incontrôlable.
FRACTURE N°5 : LES DÉFAUTS DE CRÉDIT EN CASCADE
Le stress ne se limite pas à l'immobilier commercial. Il se propage dans l'ensemble de l'économie de la dette.
Les subprimes auto
Les
subprimes auto — des prêts automobiles accordés à des emprunteurs à
risque — atteignent des records historiques de défauts de paiement. Comme en
2008 avec l'immobilier, on a prêté massivement à des gens qui ne pouvaient pas
rembourser.
Les ARM : la bombe à retardement des ménages
Les
ARM (Adjustable Rate Mortgages) sont des crédits immobiliers à taux
variable. Leur particularité : quand les taux d'intérêt montent, les mensualités
augmentent automatiquement.
L'impact
concret :
- Pour les crédits
ARM de 2019 : augmentation de plus de 400 dollars par mois
- Pour ceux de 2020
: augmentation de plus de 200 dollars par mois
Ces
deux années concentrent la plus grande quantité de ces prêts. C'est un effet
multiplicateur catastrophique sur des millions de ménages américains déjà
fragiles.
Les cartes de crédit et le BNPL
Les
cartes de crédit sont sous pression maximale. Les taux de défaut
augmentent, les impayés s'accumulent.
Le
BNPL (Buy Now, Pay Later) — Le marché du BNPL continue d’exploser, avec
un volume mondial attendu à environ 122 milliards de dollars d’ici 2026[ix],
et des milliers de milliards de dollars de transactions déjà réalisées,
notamment aux États‑Unis. Ce mode de paiement, utilisé pour des achats allant
des biens de consommation aux services courants, représente une part croissante
du crédit à la consommation sans taux d’intérêt traditionnel, ce qui expose le
système à des risques de défaut et de stress en cas de retournement économique.
La conclusion
Le
consommateur américain est déjà au maximum de son endettement. Il n'absorbera
pas le choc à venir.
FRACTURE N°6 : LA BOMBE À RETARDEMENT DES PRODUITS DÉRIVÉS
Regardez bien ces chiffres, car ils cachent le plus gros mensonge financier de notre époque.
Les chiffres officiels : une illusion de sécurité
Pour
231 000 milliards de dollars (231 trillions) de produits dérivés au T3
2025, les banques ne déclarent aujourd'hui que 252 milliards de dollars
d'exposition réelle[x].
C'est ce qu'on appelle le NCCE (Net Current Credit Exposure).
Qu'est-ce que le NCCE ?
Le
NCCE, c'est la "facture nette" qu'une banque doit payer si
toutes ses contreparties font faillite demain. C'est le risque résiduel une
fois qu'on a compensé tous les contrats entre eux.
Le
problème ?
On a augmenté le volume des contrats de 27 % depuis 2008[xi],
mais on prétend avoir divisé cette facture par deux. C'est une illusion totale.
La manipulation des ratios
Dans
l'article "Bâle III : autopsie d'un échec" (Magazine LE PHARE, blog
de Gilles Bonafi et Centre de recherche sur la mondialisation -
mondialisation.ca), il est démontré qu'on a supprimé la clause prévoyant
d'inclure une majoration sur les dérivés de crédit[xii].
Pire
encore : le NCCE a été divisé par 2 depuis 2008, passant d'un ratio de 0,22
% à 0,11 %, alors que l'étude de Harvard Law School explique que le véritable
ratio du NCCE devrait être multiplié par 2 pour refléter le risque réel.
Résultat
: on a un ratio NCCE qui doit être multiplié par 4 en réalité pour couvrir les
pertes immédiates.
La leçon de 2008
Dans
le rapport de la Harvard Law School[xiii], on découvre qu'en
2008, au moment du crash, le NCCE a explosé pour atteindre 800 milliards de
dollars. Le risque réel a doublé par rapport aux prévisions en quelques
jours seulement.
En
2026, avec le même choc, la facture ne sera pas de 250 milliards, mais de plus
de 1 000 milliards de dollars.
Le trou noir du collatéral
Mais
il y a pire. Le FMI a identifié un véritable trou noir : un déficit de
garanties réelles — le collatéral — de 2 000 milliards de dollars[xiv].
Qu'est-ce
que le collatéral ?
Ce sont les actifs mis en garantie pour couvrir les pertes potentielles sur les
produits dérivés. En clair : le système n'a pas les moyens de payer sa
propre facture.
Le scénario catastrophe
Quand
l'immobilier commercial va craquer en 2026, les banques vont chercher ces 2 000
milliards (auxquels il faut ajouter plus d'un tiers car le montant des dérivés
OTC ont augmenté de 37 % depuis 2008) pour couvrir leurs pertes.
Elles
ne trouveront qu'un réservoir vide.
C'est le setup parfait pour un 2008 puissance 4, concentré à 86,3 % sur les quatre banques américaines qui dominent le marché[xv] :
- JPMorgan Chase
Bank NA
- Goldman Sachs Bank
USA
- Citibank National
Association
- Bank of America NA
Ces
quatre banques sont trop interconnectées pour faire faillite, mais trop grandes
pour être sauvées sans détruire le dollar.
FRACTURE N°7 : LE CHÔMAGE CACHÉ ET LA PRÉCARITÉ
Regardons maintenant l'économie réelle, celle qui touche directement les citoyens américains.
Les chiffres officiels mentent
1,9
million de personnes sont sorties du marché du travail en 2025. Elles ne sont plus
comptabilisées dans les statistiques du chômage.
Le
taux de participation au marché du travail est retombé à 62,1 % en décembre
2025[xvi].
Cela signifie que 37,9 % des personnes en âge de travailler ont disparu des
statistiques du chômage aux États-Unis.
Ce
ne sont pas des retraités anticipés ou des gens en formation. Ce sont des
chômeurs découragés, rayés des statistiques.
Le SNAP : l'indicateur qui ne ment pas
Le
programme SNAP est le Supplemental Nutrition Assistance Program, un programme d’aide alimentaire appellé
Food Stamps.
Selon
une analyse du Pew Research Center basée sur les données du Food and Nutrition
Service du USDA, le nombre moyen de personnes bénéficiant du programme SNAP
(aussi appelé « food stamps ») est passé d’environ 41,7 millions en 2024
à 42,4 millions en 2025, soit une hausse d’environ 703 827
bénéficiaires en une année[xvii].
Le
SNAP est l'un des indicateurs sociaux les plus fiables d'une crise profonde.
Contrairement aux statistiques d'emploi manipulables, le nombre de personnes
dépendant de l'aide alimentaire reflète la réalité économique des ménages.
Le seuil critique
Le
chômage officiel ment par omission. La précarité, elle, ne ment jamais.
Historiquement,
quand on s'approche des 5 % de chômage réel aux États-Unis, le système
commence à craquer, car tout le système financier américain repose sur la
dette. Les ménages arrêtent de rembourser leurs crédits. Les défauts s'accumulent.
La spirale s'enclenche.
FRACTURE N°8 : LE MARCHÉ REPO – LE GEL FINAL
Le marché repo est le système sanguin de la finance moderne. Quand il se bloque, tout s'arrête.
Qu'est-ce que le marché repo ?
Le
marché repo (repurchase agreement) permet d'échanger des titres contre
de la liquidité à très court terme — généralement overnight (du jour au
lendemain).
Fonctionnement
simplifié :
- Une banque détient
des obligations (Treasuries, CMBS, etc.)
- Elle les vend
temporairement à une contrepartie contre du cash
- Elle s'engage à
les racheter le lendemain à un prix légèrement supérieur
- La différence de
prix représente l'intérêt
C'est
ainsi que les banques et les fonds se financent au jour le jour. Sans le
repo, le système financier s'éteint.
Les haircuts : le signal d'alarme
Les
haircuts (décotes) représentent la différence entre la valeur nominale
d'un titre et le montant de cash qu'on peut obtenir en échange.
Exemple
:
- Vous avez un CMBS
valant 100 millions de dollars
- Avec un haircut de
10 %, vous n'obtenez que 90 millions en cash
- Avec un haircut de
20 %, vous n'obtenez que 80 millions
Aujourd'hui,
les haircuts sur les CMBS et les CLO ont doublé depuis 2022[xviii]. Cela signifie qu'avec
les mêmes titres, on obtient 10 à 20 % d'argent en moins.
Les
CLO (Collateralized Loan Obligations) regroupent des prêts bancaires accordés à des
entreprises souvent endettées, plutôt que des crédits immobiliers. Ils sont
tout aussi toxiques que les CMBS.
La leçon de 2008
Juste
avant la crise de 2008, les haircuts sur CMBS et CLO ont été brutalement
multipliés par 5.
Quand
les haircuts explosent, les institutions ne peuvent plus se refinancer. Elles
sont forcées de vendre leurs actifs en catastrophe pour obtenir du cash. Ces
ventes forcées font encore baisser les prix. Les haircuts augmentent encore. C'est
une spirale mortelle.
Le scénario 2026
Quand
le marché repo se bloque complètement :
- La liquidité
disparaît instantanément
- Les ventes forcées
deviennent inévitables
- Les prix
s'effondrent
- Le système
financier s'arrête
Il
n'y a plus de marché. Il n'y a plus que du chaos.
FRACTURE N°9 : ACCÉLÉRATION ALGORITHMIQUE ET IA
Cette crise ne ressemblera pas à 2008. Elle ira beaucoup plus vite.
La révolution de la latence
Aujourd'hui,
les algorithmes de trading fonctionnent à des latences de l'ordre des microsecondes
— des millions de fois plus rapides que les réactions humaines. Ce n'est pas
une simple amélioration technique. C'est un changement fondamental de la
dynamique des marchés.
Le HFT et l'IA : une combinaison explosive
De
très nombreuses études convergent pour démontrer que le HFT (High-Frequency
Trading) — le trading à haute fréquence — couplé à l'IA crée un
environnement où les crises peuvent se propager plus rapidement, avec une plus
grande ampleur, engendrant des boucles de rétroaction qui transforment
des chocs locaux en stress généralisés.
L'herding algorithmique
L'OMFIF
(Official Monetary and Financial Institutions Forum) — un think tank
international spécialisé en politique monétaire et stabilité financière, qui
travaille directement avec les banques centrales, les ministères des Finances
et les fonds souverains — évoque le phénomène d'herding algorithmique[xix]
(effets de troupeau automatisé).
Le
mécanisme :
- Les systèmes d'IA
sont entraînés sur des données similaires
- Ils utilisent des
modèles de risque comparables
- Ils réagissent
simultanément aux mêmes signaux
Le
résultat :
un changement d'échelle temporelle des crises.
L'accélération temporelle
Là
où une crise financière se développait autrefois sur des mois, puis sur
des jours ou des heures en 2008, elle peut aujourd'hui se propager en secondes,
voire en millisecondes.
Sisyphe
a inventé l'ascenseur, puis la fusée, l'obligeant à rouler sa pierre au sein
d'un mécanisme qui va de plus en plus vite. Comme le dit la Reine rouge dans Alice
au pays des merveilles : « Nous courons de plus en plus vite pour rester
à la même place. »
Avec
le HFT, nous ne parlons pas d'une simple accélération marginale, mais d'un saut
de 5 à 6 ordres de grandeur dans la vitesse de transmission des chocs — un
changement de nature, pas seulement de degré.
La VaR : le pilote automatique sans personne dans le cockpit
Les
marchés sont désormais pilotés par des algorithmes basés sur la VaR (Value
at Risk).
La
VaR
est un modèle mathématique qui fixe une perte maximale autorisée. Quand ce
seuil est dépassé, les algorithmes vendent automatiquement.
- Sans réflexion
- Sans arbitrage
humain
- Sans discernement
de contexte
C'est
un pilote automatique. Sans personne dans le cockpit.
En 2026, quand la crise démarrera, ces algorithmes vendront simultanément, créant une panique algorithmique qui dépassera en vitesse et en ampleur tout ce que l'humanité a connu.
FRACTURE N°10 : CRYPTO – LA LIQUIDITÉ DE DERNIER RECOURS ET LE TALON D'ACHILLE BITCOIN
En période de crise systémique, une loi non écrite des marchés s’impose toujours : on ne vend pas ce que l’on veut, on vend ce que l’on peut. Lorsque la liquidité globale disparaît, les acteurs économiques — fonds, institutions, plateformes, investisseurs — se tournent vers les actifs les plus liquides pour obtenir du cash immédiatement. Le Bitcoin, contrairement à son image idéalisée d’actif totalement décorrélé, est désormais pleinement intégré à cette logique.
Le Bitcoin n’est plus un actif marginal. Il est devenu un actif liquide global, coté en continu, présent sur l’ensemble des grandes plateformes, et facilement mobilisable pour obtenir des dollars. À ce titre, il fonctionne de plus en plus comme un proxy de liquidité, et non comme une valeur refuge absolue. Dans une phase de stress systémique, il est donc mécaniquement vendu, non pas parce que son protocole est défaillant, mais parce qu’il est liquide.
Mais le véritable point de rupture du système crypto ne se situe pas dans le protocole Bitcoin lui-même. Il réside dans son infrastructure de liquidité, et plus précisément dans son adossement fonctionnel à une liquidité dollar privée et non garantie : l’USDT (Tether).
L’USDT n’est pas « une cryptomonnaie parmi d’autres ». Il constitue l’infrastructure centrale de liquidité du crypto-écosystème. Environ 65 à 70 % des volumes crypto mondiaux transitent encore par lui, et la paire BTC/USDT domine les échanges sur la quasi-totalité des grandes plateformes. Le rapport Working Paper No. 1270 de la BIS[xx] (Banque des Règlements Internationaux) démontre que les flux de stablecoins ne sont plus une simple activité spéculative, mais un levier financier capable d'influencer les taux d'intérêt des Bons du Trésor américain, Tether (USDT) étant responsable à lui seul de 70 % de cet impact.
L'impact
sur le Bitcoin
L'impact
sur le Bitcoin est double et structurel :
- Lien de liquidité
indéfectible :
En confirmant que l'USDT domine l'offre de "cash numérique", le
rapport souligne que la santé de Tether dicte la capacité d'achat du
marché. Si l'USDT capte 70 % de l'impact financier de sa catégorie, il est
mécaniquement le carburant principal de la pression acheteuse sur le
Bitcoin (via la paire BTC/USDT).
- Risque de
contagion réciproque : Le rapport pointe un risque systémique : une crise
sur le Bitcoin pourrait forcer des rachats de stablecoins, obligeant ces
derniers à vendre massivement leurs Bons du Trésor. À l'inverse, un choc
sur les taux américains (yields) affecte désormais directement la réserve
de valeur qui soutient le prix du Bitcoin.
En
clair :
Le Bitcoin n'est plus un actif isolé ; il est devenu l'extrémité d'une chaîne
financière où Tether sert de pont massif vers les taux d'intérêt américains.
L’USDT est utilisé comme collatéral
dans la finance décentralisée (DeFi), dans le lending crypto, dans le trading à
effet de levier, et comme pont de liquidité entre les exchanges, les
blockchains et le shadow banking offshore. Sans USDT, le marché crypto n’existe
plus sous sa forme actuelle.
Sur le plan structurel, Tether fonctionne comme un fonds monétaire offshore sans filet de sécurité. Les tokens USDT sont rachetables à vue, tandis que les réserves sont composées de bons du Trésor américain, de repos, de cash et d’instruments du marché monétaire, avec une opacité persistante sur la qualité exacte du collatéral et sur l’existence de fonds propres capables d’absorber des pertes. Tether ne dispose d’aucune licence bancaire, d’aucun accès à un prêteur en dernier ressort, d’aucune garantie publique, et d’aucuns fonds propres réglementaires stress-testés, contrairement aux banques soumises aux normes prudentielles de Bâle III.
Son historique réglementaire est documenté. En 2021, la CFTC et le procureur général de l’État de New York ont sanctionné Tether pour déclarations trompeuses concernant la couverture 1:1, ainsi que pour l’utilisation de ses réserves afin de couvrir des pertes de l’exchange Bitfinex. Depuis, Tether ne publie que des attestations ponctuelles, et non des audits prudentiels complets. Aucun grand cabinet d’audit international n’a accepté de certifier l’ensemble de sa structure financière, ce qui constitue un signal majeur dans une perspective de crise systémique.
Le
risque fondamental n’est pas nécessairement une fraude active, mais une crise
de confiance. En cas de stress sur les marchés monétaires ou sur les
Treasuries, des retraits massifs et simultanés peuvent forcer Tether à liquider
des actifs dans l’urgence, entraînant des décotes. Une perte même temporaire
du peg, par exemple un USDT à 0,90 ou 0,95 dollar, suffit à déclencher une
réaction en chaîne.
L’effet domino est alors immédiat. La DeFi, qui repose massivement sur l’USDT comme collatéral, subit des liquidations automatiques. Les appels de marge se multiplient, les ventes forcées de Bitcoin et d’Ethereum s’accélèrent, et la liquidité disparaît en quelques heures. Ce processus est entièrement mécanique, programmé dans les protocoles, sans arbitrage humain possible.
Dans ce contexte, le Bitcoin peut survivre en tant que protocole à long terme, mais il perd son statut d’or numérique dans la phase de crise. Il devient un actif vendu pour obtenir ce qui manque le plus : de la liquidité immédiate en dollars. Le cœur du problème n’est donc ni idéologique ni technologique, mais structurel : le système crypto moderne repose sur un dollar privé sans filet de sécurité, et c’est là que se situe sa fracture systémique.
FRACTURE n°12 – LE BASCULEMENT GÉOPOLITIQUE : LE SYSTÈME BRICS
Pendant que les États-Unis et l’Occident gèrent une crise interne de plus en plus aiguë, un autre système monétaire et financier est en cours de structuration. Les pays des BRICS développent depuis plusieurs années une infrastructure de règlement souveraine, indépendante du dollar et des circuits occidentaux.
Ce système, souvent résumé sous le nom de BRICS Pay, correspond en réalité à un réseau de règlement multilatéral, que l’on peut qualifier plus justement de BRICS Settlement Network. J’ai entièrement pensé le réseau BSN[xxi] car il sera la version beta du nouveau système monétaire bien plus ambitieux et révolutionnaire (bient^to sur mon blog). Il repose sur :
- des monnaies
nationales,
- des mécanismes de
compensation directe,
- et un adossement
partiel à des actifs tangibles, notamment l’or et l’argent.
Les
BRICS représentent déjà plus de 36 % du PIB mondial en parité de pouvoir
d’achat. Ce système n’a pas besoin d’être parfait pour fonctionner. Il suffit
qu’il soit opérationnel au bon moment pour provoquer un basculement
irréversible. Car dans une crise monétaire, la confiance ne disparaît pas
progressivement : elle se déplace.
C’est
dans cette logique qu’il faut comprendre les stratégies d’accumulation d’or et
d’argent par la Chine et la Russie, ainsi que les opérations discrètes menées
sur les stocks stratégiques de certains pays comme le Venezuela. Un système de
règlement adossé à des actifs réels exige des réserves massives. Et ces
réserves sont en train d’être constituées.
Dans
ce contexte, le dollar perd son statut de stabilisateur global. Le monde
devient monétairement multipolaire, sans ancre unique. Ce changement n’est pas
une hypothèse idéologique, mais une réalité géoéconomique déjà observable.
Les montants ci-dessous ne représentent pas des pertes comptables cumulables ligne par ligne, mais des besoins simultanés de refinancement, de recapitalisation et de liquidité, dont la convergence dépasse structurellement la capacité d’absorption du système financier mondial.
TABLEAU SYNTHÉTIQUE – RUPTURE SYSTÉMIQUE 2026
|
Secteur |
Nature du choc |
Mécanisme systémique réel |
Ordre de grandeur ($) |
|
Dette souveraine US |
Mur de refinancement |
Refinancement à taux plein + surcoût
d’intérêt + pression repo |
9 000 Md$ |
|
Produits dérivés OTC |
Explosion du NCCE réel |
Facture nette post-netting sous-estimée ×4 |
1 000 Md$ |
|
Produits dérivés OTC |
Déficit de collatéral |
Insuffisance de garanties réelles (FMI) |
2 000 Md$ |
|
Immobilier commercial (CRE) |
Mur de refinancement |
Impossibilité de refinancer bureaux, retail,
logistique |
936 Md$ |
|
Equity Gap immobilier |
Destruction de capital |
Écart dette / valeur réelle (CBD, offices) |
120 Md$ |
|
Crédits privés & ménages |
Défauts en cascade |
ARM, auto subprime,
cartes, BNPL |
1 250 Md$ |
|
Shadow Banking |
Dépréciation d’actifs |
Véhicules non régulés, non secourables |
2 500 Md$ |
|
Crypto / Stablecoins |
Désintégration de la liquidité |
Effondrement du collatéral crypto-dollar
(USDT, DeFi) |
1 500 – 2 000 Md$ |
|
Marché Repo |
Stress de liquidité |
Haircuts CMBS / CLO → ventes forcées |
Inclus transversalement |
|
Effets algorithmiques |
Accélération systémique |
Boucles VaR / HFT / IA |
Amplificateur non chiffrable |
TOTAL AGRÉGÉ – PRESSION SYSTÉMIQUE MAXIMALE
Fourchette
consolidée réaliste :
18 300
à 18 800 milliards de dollars
En 2008, le système a absorbé une perte bancaire. En 2026, il doit absorber simultanément près de 19 000 milliards de dollars de stress financier hors bilan, sans prêteur en dernier ressort universel, sans collatéral suffisant, et à une vitesse algorithmique incompatible avec toute décision humaine.
ÉPILOGUE
– AU-DELÀ DU MONÉTAIRE
Mais prenons du recul. Sortons volontairement de l’analyse financière pure. Ce que nous venons de décrire — l’effondrement du dollar, la chute du Bitcoin, la guerre monétaire, la rupture systémique — n’est que la surface visible. Ce ne sont pas des causes, mais des symptômes. Les manifestations extérieures d’une crise beaucoup plus profonde, beaucoup plus ancienne.
L’argent
est devenu l’alpha et l’oméga d’un monde radicalement matérialiste, où l’objet
a remplacé le sens, où l’avoir a progressivement éclipsé l’être. Ce que nous
appelons aujourd’hui « économie » n’est plus un outil au service de la société
: c’est devenu un culte. Le culte de la matière quantifiée, mesurée,
comparée, échangée, accumulée sans fin. Un système où tout doit être
chiffrable, optimisable, monétisable, au prix de la disparition de toute
finalité supérieure.
Ce n’est donc pas seulement l’économie qui s’effondre. C’est la prétention à la maîtriser scientifiquement, comme s’il s’agissait d’un système fermé, neutre, gouverné par des équations intemporelles. René Guénon appelait cela la solidification du monde : le processus par lequel l’humanité se coupe progressivement de toute dimension spirituelle pour se figer dans une réalité exclusivement matérielle, close sur elle-même, privée de transcendance.
C’est le règne de la quantité. L’empire de la mesure sans qualité.
Dans ce monde solidifié, l’argent est devenu le nouveau Dieu. Il confère l’identité sociale, définit le succès et l’échec, structure les relations humaines, détermine ce qui mérite d’exister et ce qui peut disparaître. Il ne sert plus à faciliter les échanges : il décide de la valeur des êtres, des choses et même des idées.
Mais cette crise n’est pas une fin. Elle marque une transition. Elle ouvre la possibilité d’un autre monde. Un monde où le qualitatif reprend ses droits sur le quantitatif, où le symbolique retrouve sa place, où le sens redevient central. Un monde capable de réunifier ce que la modernité a artificiellement séparé : la science et la spiritualité, l’économie et l’éthique, la géométrie sacrée et l’organisation des sociétés. C’est ce que j’appelle la milthasophie.
Tout cela est développé en profondeur dans mon ouvrage La fin de la science économique, le début de l’âge d’or[xxii]. Mais au-delà des concepts, il y a surtout un message essentiel : l’espoir. L’espoir d’un monde à reconstruire sur de nouvelles bases.
Pour cela, il faudra oublier les récits simplistes et les désignations de boucs émissaires. Ce n’est pas la faute de la gauche ou de la droite, de Trump ou de Macron, des immigrés, des juifs, des musulmans, ou de quelque groupe que ce soit. Il faudra également se détourner des faux prophètes qui annoncent un châtiment divin ou une fin apocalyptique.
Ce que nous traversons n’est pas une punition. C’est une épreuve initiatique. Une traversée nécessaire pour sortir d’un cycle à bout de souffle et entrer dans un autre. Celui que toutes les traditions ont évoqué sous des noms différents : l’âge d’or.
[i] CRED IQ, CMBS Special Servicing Report, 5 décembre 2025 :
https://cred-iq.com/blog/2025/12/05/cmbs-distress-rate-climbs-to-11-6-in-november-2025/
[ii] Reuters,
US regional banks weather CRE storm, office loans continue to lag, 6 novembre
2025 :
https://www.reuters.com/business/finance/us-regional-banks-weather-cre-storm-office-loans-continue-lag-2025-11-06/
[iii] CRED IQ,
Ibid
[iv] CRED IQ,
Ibid
[v] OCC,
Office of the Comptroller of the Currency, OCC Reports Mortgage Performance for
First Quarter of 2025 :
https://www.occ.gov/publications-and-resources/publications/mortgage-metrics-reports/files/mortgage-metrics-report-q1-2025.html
[vi] CoStar Group, LARGE OFFICE PRICES ROSE IN THE THIRD QUARTER OF 2025, 31 octobre 2025 : https://www.costargroup.com/press-room/2025/large-office-prices-rose-third-quarter-2025
[vii] First American, CRE X-Factor: For Commercial Real Estate, Banks Aren’t the Only Lender in Town, 9 mai 2023 : https://blog.firstam.com/cre-insights/cre-x-factor-for-commercial-real-estate-banks-arent-the-only-lender-in-town
[viii] Reuters,
'Shadow banking' growing at double the rate of traditional lenders, FSB says,
16 décembre 2025 :
https://www.reuters.com/sustainability/boards-policy-regulation/shadow-banking-growing-double-rate-traditional-lenders-fsb-says-2025-12-16/
[ix] Omni calculator, 61+
Buy Now Pay Later Statistics (2026) Report Highlights
https://www.omnicalculator.com/reports/buy-now-pay-later-statistics?utm_source=chatgpt.com
[x] OCC
Office of the Comptroller of the Currency, Quarterly Report on Bank Trading and
Derivatives Activities :
https://www.occ.gov/publications-and-resources/publications/quarterly-report-on-bank-trading-and-derivatives-activities/files/q3-2025-derivatives-quarterly.html
[xi] OCC
Office of the Comptroller of the Currency, Second Quarter 2008 Quarterly Report
on Bank Trading and Derivatives Activities :
https://www.occ.gov/publications-and-resources/publications/quarterly-report-on-bank-trading-and-derivatives-activities/files/q2-2008-derivatives-quarterly.html
[xii] Gilles
Bonafi, Bâle III autopsie d’un échec,
https://gillesbonafi.blogspot.com/2014/06/bale-iii-autopsie-dun-echec.html?m=1
[xiii]
Harvard Business Law Review, An
Evaluation Of The U.S. Regulatory Response to Systemic Risk and Failure Posed
by Derivatives, 18 avril 2014 : https://journals.law.harvard.edu/hblr/an-evaluation-of-the-u-s-regulatory-response-to-systemic-risk-and-failure-posed-by-derivatives/
[xiv] Ibid
[xv] OCC
Office of the Comptroller of the Currency, Quarterly Report on Bank Trading and
Derivatives Activities :
https://www.occ.gov/publications-and-resources/publications/quarterly-report-on-bank-trading-and-derivatives-activities/files/q3-2025-derivatives-quarterly.html
[xvi] FED de
SAINT-LOUIS, FRED Research Data, Labor Force Participation Rate (LNU01300000) :
https://fred.stlouisfed.org/series/LNU01300000
[xvii] Pew
Research Center, data Food and Nutrition Service du USDA :
[xviii] OFR,
Office of Financial Research, Are Zero-Haircut Repos as Common as Advertised? :
https://www.financialresearch.gov/the-ofr-blog/2025/08/12/are-zero-haircut-repos-as-common-as-advertised/
[xix] OMFIF,
Policy-makers have fighting chance to curb rate of AI’s market impact, 24
janvier 2024 : https://www.omfif.org/2024/01/risks-around-ai-and-algorithmic-convergence-are-causing-regulatory-gaps/
[xx] BIS
Banks for International Settlements, BIS Working Papers No 1270 Stablecoins and
safe asset prices, Mai 2025 : https://www.bis.org/publ/work1270.pdf
[xxi] Gilles
Bonafi, Un nouveau système monétaire
international : BRICS Settlement Network (BSN) et UNIT, 4 janvier 2026 : https://gillesbonafi.blogspot.com/2026/01/un-nouveau-systeme-monetaire.html?m=1
[xxii]
Gilles Bonafi, la fin de la science économique, le début de l’âge d’or : https://www.amazon.fr/fin-science-%C3%A9conomique-D%C3%89BUT-L%C3%82GE/dp/232265454X
ou https://www.fnac.com/a21979784/Gilles-Bonafi-La-fin-de-la-science-economique

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