Par Gilles Bonafi
L’économie actuelle n’est pas une science : c’est
une religion, celle de l’égo et du matérialisme. Et comme toute religion, elle
repose sur des dogmes qui, aujourd’hui, se révèlent théoriquement intenables et
totalement absurdes face aux crises contemporaines.
Le philosophe des sciences Kurt Gödel a démontré que
tout système formel suffisamment complexe est frappé d’incomplétude et peut
être sujet à l’inconsistance. Or, cette inconsistance, la possibilité de
démontrer tout et son contraire avec les mêmes variables, caractérise
précisément la science économique. C’est ce qui explique que, comme l’ont
souligné Barwise et Etchemendy, notre système soit traversé de boucles de
rétroaction : les croyances des agents influencent les marchés, qui en retour
modifient ces mêmes croyances. Pour l’alternative marxiste, on obtient le même
résultat. En effet, en voulant justifier à tout prix l'importance du travail et
son exploitation, Marx lia monnaie, échange et équivalent-travail, ne se
rendant pas compte que son raisonnement engendrait ainsi une redondance
cyclique. Pour simplifier : sans échange/pas de monnaie, sans monnaie/pas
d'équivalent-travail, sans équivalent-travail/pas d'échange et on continue en
boucle. Capitalisme et marxisme sont les deux faces de la même exploitation de
l’homme par l’homme. Maintenant vous percevez le sens profond de la célèbre
blague russe : « « Tout ce qu’on nous a dit sur le communisme
était faux, mais tout ce qu’on nous a dit sur le capitalisme était vrai. »
Cependant le cœur du problème est plus profond : la
science économique a voulu mesurer la complexité de l’être humain et des
systèmes vivants avec des outils qui ignorent l’infini, l’incertitude et la
circularité du réel.
Tout part d’un constat mathématique simple : la
diagonale d’un carré d’un mètre de côté est irrationnelle ; le nombre π est
transcendant. Dès que l’on tente de mesurer le réel, on bute sur l’infini : le
réel déborde toujours le calcul. Pourtant, l’économie classique a prétendu
faire exactement l’inverse : enfermer la complexité humaine dans des courbes
finies et des équations closes. L’économie a basculé vers la mathématisation
pour trois raisons historiques principales :
- Le prestige de la
physique. Au
XIXe siècle, l’économie a adopté le formalisme mathématique de la physique
afin d’acquérir le prestige et la légitimité des sciences exactes.
- La simplification
des comportements humains. Pour rendre les modèles
calculables, les économistes ont réduit l’humain à un agent rationnel,
parfaitement informé. Cette abstraction a rendu possible l’usage massif
des mathématiques, au prix d’un éloignement de la réalité.
Cette dérive n’est pas accidentelle : elle a été
encouragée pour donner à l’économie l’apparence d’une science exacte, quand
elle est fondamentalement une science sociale.
La crise actuelle n’est pas un simple
dysfonctionnement. Elle constitue la preuve de la mort théorique d’une
discipline fondée sur huit fictions concernant le capitalisme. Après avoir
détruit le Marxisme en profondeur, il est grand temps de s’attaquer au graal de
l’égolâtrie matérialiste. Les huit fictions sont étudiées en profondeur dans mon ouvrage, en voici un court résumé.
I.
L’Effondrement des Huit Fictions Mortelles du capitalisme
1. La Fiction de la Main Invisible (Adam Smith)
La Main Invisible postule que la poursuite de
l’intérêt individuel mène naturellement à l’harmonie collective. L’observation
montre l’inverse : l’absence de régulation engendre monopoles, externalités et
inégalités massives. Le Prix Nobel Joseph E. Stiglitz l’a démontré :
l’information imparfaite est la règle, rendant impossible tout marché
auto-équilibré.
2. La Fiction de l’Équilibre Général (Léon Walras)
Cette théorie fonde l’idée que l’économie serait une
science exacte basé sur l’équilibre général. Mais les conditions que cela exige,
transparence, rationalité parfaite, n’existent pas. Comme l’a rappelé Paul
Krugman, les marchés sont instables, traversés de bulles et en déséquilibre
permanent.
3. La Fiction de la Neutralité de la Monnaie
La monnaie ne serait qu’un voile. Keynes, Friedmann
et les politiques monétaires modernes ont infirmé cette thèse : la monnaie
influence l’emploi, la production et les cycles. Elle est un levier réel, non
un simple instrument comptable.
4. La Fiction du Marché du Travail (John Bates
Clark)
Le chômage serait volontaire ou produit par des
rigidités. L’analyse keynésienne démontre l’existence d’un chômage involontaire
lié à une demande insuffisante. La dérégulation ne conduit pas au plein emploi,
mais à l’aggravation des inégalités.
5. La Fiction de l’Efficience des Marchés Financiers
(Eugene Fama)
L’hypothèse d’efficience suppose des marchés
rationnels. Les crises successives, les travaux de Shiller et Kahneman ont
montré que peur, euphorie et biais cognitifs dominent la finance réelle.
6. La Fiction des Avantages Comparatifs (David
Ricardo)
Fondement du libre-échange, cette théorie ignore la
géopolitique, les asymétries de pouvoir et la dépendance stratégique. Krugman a
souligné que rendements croissants et concurrence imparfaite nécessitent une
intervention étatique.
7. La Fiction du Ruissellement
Promesse politique du néolibéralisme :
l’enrichissement des plus riches bénéficierait à tous. Les travaux de David
Hope et Julian Limberg démontrent l’inverse : hausse des inégalités sans
stimulation significative de la croissance.
8. La Fiction de la Croissance Infinie
La croissance illimitée contredit les lois de la
physique. Georgescu-Roegen et le Club de Rome l’ont montré : toute économie est
contrainte par l’entropie et la finitude des ressources.
II. Le Paradoxe de Walras : Le Profit se
nourrit du Chaos
L’économie
classique nous vend l’Équilibre Général comme le Graal de la stabilité. C’est
un mensonge mathématique et une impossibilité existentielle pour le capitalisme.
Léon Walras a laissé une loi qui a été systématiquement occultée : « À
l’état d’équilibre, l’entreprise ne fait ni profit ni pertes ».
- Le
Suicide par l’Équilibre : Selon les équations de Léon Walras, à l’état
d’équilibre parfait, la concurrence est telle que le prix de vente égale
le coût marginal. Résultat : l'entreprise ne fait ni profit, ni perte.
Le système s'annule.
- L'Organisation
du Déséquilibre : Pour que le profit existe, le système doit maintenir un état de
déséquilibre permanent. Le profit n'est pas le fruit de l'ordre, mais de
la distorsion : monopoles, asymétries d'information, et
exploitation des ressources.
- La
Politique comme Orchestrateur : Le rôle de l’État n’est plus de réguler pour le
bien commun, mais d’organiser ce déséquilibre. Par les subventions,
les paradis fiscaux ou la dérégulation, les mafias, la corruption
généralisée, le politique maintient artificiellement des zones de
"basse pression" où le profit peut s'accumuler au détriment de
l'harmonie sociale. L’homme politique, ingénieur du déséquilibre, est le
gardien du troupeau au service des bergers, une soumission devenue un
véritable art, celui de ramper.
III.
Le Verdict Mathématique : 2 + 2 = 4 contre cos²x + sin²x = 1
L’économie moderne repose sur une arithmétique
linéaire : 2 + 2 = 4. Plus on additionne, plus on possède. C’est la logique de
l’accumulation sans fin, du PIB qui doit toujours croître.
A. Le Test du Réel : La
Tragédie des 2 Dollars
Pour comprendre l’impasse de notre système,
appliquons une valeur simple, 2 dollars, à ces deux visions du monde.
C'est ici que l’on démasque la supercherie : x + x = 4 $. 2 + 2 = 4 est une
arithmétique du cancer. C'est une
croissance qui ne sait pas s'arrêter, qui ignore la satiété.
Si vous injectez 2 dollars dans le modèle actuel,
l’unique obsession est l'addition : $2 + 2 = 4$.
- L’illusion : On vous fait croire que la richesse a doublé.
- La réalité : Pour obtenir ce « 4 », le système a dû forcer un déséquilibre. Il a
fallu s’endetter, extraire plus de ressources ou exploiter plus de
travail. C’est une ligne droite qui s'élance vers l'infini, ignorant que
la feuille de papier, notre planète, a des limites. Dans ce modèle, le
chiffre est le maître, et nous sommes ses esclaves.
La
Logique de la Vie : cos²x + sin²x = 1
Injectons maintenant ces mêmes 2 dollars (x=2)
dans la mathématique du vivant. Le calcul devient :
cos²2
+ sin²2 = 1 (Soit environ 0,17 + 0,83 = 1).
- La Révolution : les 2 dollars ne sont pas devenus 4. Ils se sont répartis.
- L'Équilibre : Une partie (17%) s'est mise au repos, en réserve, tandis que
l'autre (83%) s'est mise en mouvement, en échange.
- L'Unité souveraine
: Peu importe que l’on injecte 2 dollars, 100
dollars ou un milliard : le résultat du système reste 1. L'unité
(la biosphère, la société) commande la valeur, et non l'inverse. L’argent
n’est plus une fin en soi qui doit grossir comme une tumeur, mais une
variable qui respire à l'intérieur d'un équilibre immuable.
B. Le verdict est sans
appel
L’économie actuelle organise le déséquilibre pour
gonfler le chiffre au détriment de la vie. L’Âge d’Or, lui, organise la
répartition pour que, quel que soit le montant en circulation, la stabilité du
monde soit préservée. Le politique ne doit plus être le comptable de
l'accumulation, mais le garant de cette unité.
Cette logique culmine dans le mécanisme le plus
absurde du système : les intérêts composés. Un capital de 1 000 000 € à 5 % sur
100 ans atteint 131 millions. Si le capital de l'épargnant croît de façon
exponentielle, c'est parce qu'en face, la dette de l'emprunteur (État,
entreprise ou individu) suit la même courbe. Pour rembourser un capital qui a
mathématiquement muté de 1 à 131 millions d'euros, il n'y a que trois sources
possibles : le travail humain, l'innovation ou l'extraction des ressources
naturelles. L’innovation financière actuelle est de transformer les
exponentielles de dettes en produits financiers complexes (cf les produits
dérivés et les cryptomonnaies) échappant à toute régulation et comptabilité
réelle. L'innovation financière ne cherche plus à produire de la valeur, mais à
masquer l'insolvabilité mathématique du système.
L’analogie 2 + 2 = 4 versus cos²x + sin²x = 1
illustre deux visions du monde. Le 2 + 2 = 4 symbolise l’accumulation
linéaire :
- on ajoute,
- on empile,
- on croît indéfiniment.
Dans cette logique, seule compte le règne de la
quantité tant décriée par René Guénon.
Le
cos²x + sin²x = 1, lui, symbolise l’équilibre dynamique. Cette
formule n’est pas un modèle économique au sens scientifique, mais une
représentation symbolique, une clé essentielle de la géométrie sacrée de
l’univers et des cathédrales :
- deux forces complémentaires,
- qui varient dans le temps,
- mais dont la somme reste stable.
cos²x
+ sin²x = 1 est le
rythme cardiaque du monde. C'est le flux et le reflux, l'inspiration et
l'expiration. C’est la différence entre une flèche qui se brise et un cercle
qui se régénère.
Ce n’est pas la croissance infinie qui crée la
valeur, mais la relation harmonique entre les pôles d’un système :
production et régénération, dépense et repos, usage et renouvellement. L’idée
intuitive : le réel fonctionne en cycles, pas en lignes droites. Cette
analogie permet de comprendre que la stabilité d’un système vivant repose sur
l’équilibre des flux, non sur leur amplification permanente. La logique
circulaire et harmonique montre que lorsque deux pôles complémentaires
(donner/recevoir, production/régénération) se répondent, ils ne produisent pas
une accumulation (4), mais une unité (1).
III.
Le Début de l’Âge d’Or
En s’obstinant dans la logique linéaire du 2+2=4,
l’économie s’est condamnée elle-même.
A.
Exemple concret : la gestion de l’eau dans la nature vs la
gestion linéaire humaine
Modèle
linéaire (humain classique)
Dans la plupart des villes modernes, l’eau suit un
parcours linéaire :
- on prélève l’eau dans un fleuve ou une nappe,
- on la consomme,
- on la rejette sous forme d’eaux usées,
- on la traite partiellement,
- puis on la relâche dans la nature.
Ce modèle crée :
- un gaspillage massif,
- une pollution résiduelle,
- une vulnérabilité aux sécheresses,
- une surexploitation des nappes phréatiques.
Il fonctionne comme une ligne droite qui pompe,
utilise et rejette.
Modèle
circulaire (écosystèmes naturels)
Dans une forêt, l’eau suit un cycle parfait :
- la pluie tombe,
- elle est absorbée par le sol,
- filtrée naturellement par les racines,
- redistribuée par les plantes,
- transpirée dans l’atmosphère,
- retransformée en pluie locale.
Le système :
- ne perd rien,
- ne pollue rien,
- réutilise en
permanence,
- garde une
stabilité hydrique autonome,
- reste résilient
même en stress climatique.
C’est un modèle circulaire intégral basé sur la régénération,
pas sur l’extraction.
Et surtout : il fonctionne sans métaux, sans machines, sans technologie,
depuis des millions d'années.
IV. CONCLUSION
Il est temps de dépasser le mythe d’une science
économique close sur elle-même jusqu’à l’absurde pour bâtir un modèle où la
richesse ne se mesure plus à ce qui s’accumule, mais à ce qui circule, où le
PIB laisse place au Bonheur National Brut.
L’âge d’or qui s’annonce ne reposera plus sur la
croissance quantitative, mais sur la qualité du vivant, la circularité ou
plutôt la spirale car il s’agit d’élévation, la résilience et la symbiose.
Passer d'une économie de l'extraction à une économie de la régénération est le deuxième
défi majeur du XXIe siècle. Celui de la liberté est bien sûr le premier car
rien ne justifie l’asservissement au nom de la préservation des écosystèmes.
Trouver le graal, l’équilibre sera la voie qu’Alexandre Soljénitsyne nommait embrasement
spirituel, la milthasophie, qui permet enfin d’unir science et
spiritualité.
Ces analyses sont développées en détail dans mon ouvrage
La fin de la science économique, le début de l’âge d’or.
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